Vins bio : La Grande Pagaille

Le vin « bio » a le vent en poupe. Des grands crus aux vins de pays, en passant les Appellations d’origine contrôlée (AOC), la filière est en plein essor depuis quatre ans. De 2009 à 2010, les surfaces viticoles en production biologique ont progressé de plus de 30 %. Elles atteingent 52 000 hectares aujourd’hui, soit 6.2 % du vignoble, et pourraient dépasser 80 000 hectares en 2014. Malgré cette forte croissance, la production peine à satisfaire la demande. Dans un contexte morose, ce marché de niche a donc de quoi séduire les vignerons en quête de clientèle. Pourtant, réduire la montée du « bio » à une démarche opportuniste reviendrait à occulter les causes profondes du phénomène.

Une prise de conscience

Après un demi-siècle de productivisme, une frange de plus en plus importante de viticulteurs a pris conscience des ravages de l’usage intensif des produits phytosanitaires sur l’environnement et la santé humaine. Il est vrai que les exploitants sont particulièrement exposés, la viticulture consommant 20 % des pesticides épandus sur les sols agricoles quand la vigne couvre à peine plus de 3 % des surfaces cultivées. Pas étonnant que l’on retrouve parfois des résidus de pesticides dans le vin. Même si les doses sont infimes et largement inferieures au seuil de toxicité, appelé LMR (limite maximale de résidus), elles ne laissent pas d’inquiéter et entachent l’image du vin, produit naturel issu de la fermentation du raisin. Du coup, la viticulture biologique semble être la seule solution face aux dérives de l’agriculture conventionnelle. « La lutte raisonnée qui limite l’utilisation des produits chimiques au strict minimum est une demi-mesure. » estime Jean-Pierre Frick, vigneron en Alsace et l’un des promoteurs de vins « nature ».

Mieux informés que leurs aînés, les jeunes viticulteurs pourraient faire pencher la balance en faveur du bio. « La génération précédente a vu arriver des messieurs en blouse blanche qui disaient : Pourquoi piocher la terre alors qu’il existe des produits permettant de vous affranchir de ces servitudes pénibles ? », déclare Olivier Humbrecht, l’un des chefs de file de la biodynamie. Grâce à ces poudres de perlinpinpin, les vignes semblaient en effet plus belles et les maladies avaient cessé leurs redoutables dégâts. Revers de la médaille : les traitements chimiques détruisaient aussi toute vie dans le sol, asservissant la plante à des apports externes pour ses défenses sanitaires et sa nourriture. Alors que c’est justement la capacité exceptionnelle de la vigne à assimiler les éléments organiques et minéraux des sols qui crée la typicité des grands terroirs. Pour corriger ces déficits, une voie royale s’ouvrait alors pour les œnologues et leurs vinifications chimiques, à grand coup d’enzymes et de manipulations technologiques : flash détente, osmose inverse, filtration tangentielle, etc. Bienvenue dans l’univers des vins formatés !

Mais c’était sans compter sur la résistance d’une poignée de vignerons décidés à contrer l’industrialisation du vin et la destruction d’un patrimoine naturel que le monde entier nous envie. « L’objectif était surtout d’améliorer la qualité de mes vins, de parvenir à une belle expression du terroir grâce au travail du sol, se souvient Patrice Colin, qui exploite le domaine du même nom dans le Vendômois. Aujourd’hui, mes vignes sont équilibrés, les sols sont assainis, la biodiversité est de retour avec plus d’une centaine de plantes. Et mes vins sont de plus en plus appréciés. »

L’image du vin « bio » reste cependant entachée par mes piquettes produites pas les babas cool des années 70, certes irréprochables sur le plan écologique mais imbuvables. Pourtant, la place du « bio » dans le paysage viticole n’est plus, depuis longtemps, l’apanage de quelques petits « vin du pays ». Des domaines comme la Romanée-Conti en Bourgogne, les Château-Guiraud et Pontet-Canet, deux grands crus classés du Bordelais, Chapoutier dans la vallée du Rhône ou Zind-Humbrecht en Alsace se sont convertis à l’agriculture biologique et produisent des vins de renommée mondiale.

Le label n’est pas une garantie

Le label AB ne garantit pas la qualité du vin. « Il n’y a pas de raison que ce soit différent dans le bio, plaide Olivier Humbrecht. Dans le bio aussi, il y a de grands vinificateurs et de moins bons. » Encore faudrait-il que les règles du jeu soient claires. A l’heure actuelle, le vin bio au sens strict du terme n’existe pas. Le label AB porté sur les étiquettes se borne à certifier un « vin issu de raisins de l’agriculture biologique ». Rien n’interdit aux producteurs de recourir à tous les artifices de la vinification industrielle. Une tromperie pour le consommateur, qui fait confiance au label et croit acheter un vin plus sain qu’un vin conventionnel. Aux yeux des professionnels vertueux qui se passent de chimie à la vigne comme à la cave, la situation est devenue intolérable. Hélas, en 2010, la Commission européenne a retoqué le projet de réglementation des vins bio, faute d’un consensus entre les Etats membres sur les mesures à adopter. Principale pierre d’achoppement : les doses maximales de dioxyde de soufre pouvant être ajoutées pendant la vinification, comme antiseptique et antioxydant. Alors que les militants de la première heure voulaient une vinification à l’image de leur viticulture : sans ajout chimique et la plus naturelle possible, les acteurs industriels de la filière (négoce, coopérative, etc.) n’entendaient pas s’enfermer dans une réglementation trop contraignante. Ils ont pesé de tout leur poids pour vider le projet de sa substance. Mais ce n’est que partie remise, une nouvelle mouture de la réglementation est revenu devant la commission de Bruxelles en 2014. Résultat : pour pallier ce vide réglementaire, les chartes privées se multiplient sans que les consommateurs sachent vraiment ce qu’elles recouvrent.

Vous pouvez laisser un commentaire.

Laisser un commentaire